« Se réinventer à chaque projet », Léo Delafontaine

Le photographe Léo Delafontaine présente quelques extraits de son sujet photographique « Micronations », jusqu’au 29 octobre 2015 à la galerie parisienne Le 247.
À cette occasion, il nous a parlé de ses influences, de ses envies de photographe et de la façon dont il a abordé ce sujet étonnant : les mondes parallèles que sont les micronations.

Les micronations sont des États pseudo-indépendants, monarchies héréditaires, royaumes fantaisistes, républiques séparatistes ou communautés libres. Il en existe de tous types : plus de 400 sont référencées dans le monde. Elles sont une sorte de réappropriation pirate, mais en bonne et due forme, d’un territoire balisé et contrôlé qui n’appartient plus assez à ses habitants. Leurs chefs autoproclamés, rêveurs et ambitieux, créent ainsi leur propre folklore, avec une imagination qui n’a d’égale que la réalité de nos très officielles sociétés policées…
Pour Léo Delafontaine, ce sujet méconnu a le mérite d’être extrêmement photogénique. Ses modèles ont tout le potentiel pour habiter une bonne photographie : ils singent chacun à leur façon les attributs de pouvoir, quasiment déguisés d’uniformes et de décorations postiches. La savoureuse part humoristique qui s’en dégage est pleinement assumée par le photographe qui veille toutefois à ne jamais tomber dans la moquerie. Il choisit de les photographier dans une pose statuaire faisant honneur aux portraits officiels des mairies. Les portraits en pied de ces chefs d’état, arborant écharpes solennelles et drapeaux énigmatiques, leur donnent avant tout de la dignité. On perçoit finalement un respect admiratif envers la détermination de ces utopistes.
Le projet oscille tellement entre réalité et fiction par la nature même de son sujet, que certains ont du mal à y croire. Les chefs d’états rivalisent d’imagination pour produire autour d’eux les preuves de leur existence, et de leur légitimité : timbres, plaques minéralogiques, monnaies ou objets souvenirs sont autant d’assurances que le système a de la valeur et est pensé jusque dans les petits détails. Léo Delafontaine a donc naturellement utilisé ces objets divers comme l’un des matériaux de son travail. Il les a photographiés pour les inclure au projet, puis les a collectés et en montre quelques-uns dans son exposition : « Ils amènent quelque chose en plus, montrent la créativité des gens et comment ils mettent en scène leur pays. En exposition, ce sont parfois les objets qui valident et certifient l’existence réelle de ces micronations, lorsque certaines personnes croient que j’ai façonné ces mondes-là de toutes pièces avec des acteurs : il y a ce côté « homemade » dans certains objets, qui donne en fait de la réalité au projet. »

Comme pour le visiteur qui s’amuse des histoires étonnantes liées à chaque micronation, l’admiration est teintée d’une vraie curiosité. Léo Delafontaine admet s’intéresser souvent dans ses projets photographiques à des histoires improbables. Surprenantes, donc, mais dans tout ce qu’il y a de plus concret.
Il a consacré l’une de ses séries à la ville de Paris, au Texas. « The second largest Paris in the world », avec sa mini tour Eiffel coiffée d’un chapeau texan, attire l’attention du photographe par ce mélange d’insolite et de réel. Comme si l’on assistait à l’intrusion du fantastique dans la vie de tous les jours. « Ils singent Paris en quelque sorte comme les micronations singent les États en place », explique-t-il.
Un autre de ses projets raconte la vie d’un lieu minuscule, auquel le peu de population et le territoire restreint donnent une sorte d’autonomie par rapport au monde extérieur : le projet s’appelle Arktikugol, et raconte la vie « d’une communauté minière dans l’Arctique, qui n’existe que pour répondre à des intérêts géopolitiques : une enclave russe dans un territoire norvégien perdu au milieu de nulle part avec des travailleurs ukrainiens. » À sa façon, avec un style presque documentaire et un goût avoué pour la tentation d’exhaustivité, Léo Delafontaine semble donc s’attacher à révéler la part cocasse de notre monde.

Sans aucune surenchère d’effets, il place l’humour au cœur de sa pratique. Et pourtant dans Micronations, avoue-t-il, c’est certainement ce qui lui a valu de ne jamais obtenir de bourse ou d’aide malgré ses nombreuses demandes avant de commencer le projet : « La part humoristique des micronations peut faire peur. Il y a quelques photographes qui jouent avec l’humour, ils sont très rares et souvent décriés malgré leur public fidèle. »
Mais il reste difficile de définir une catégorie pour le travail de Léo Delafontaine, qui est touche-à-tout, expérimentateur et véritable passionné de photographie avant tout. Il blogue régulièrement pour faire connaître ses coups de cœur photographiques (www.soixante-dix-sept.tumblr.com) et a créé les Éditions 77 : « L’édition c’est une manière symbolique de me réapproprier des projets que j’aurais aimé faire, que j’aime beaucoup, et sous la forme du livre qui me touche particulièrement. » Le premier ouvrage paru est consacré aux catcheurs congolais, portraiturés par le photographe belge Colin Delfosse (Toute arme forgée contre moi sera sans effet, 80 p., 40€). D’une qualité remarquable, tant dans le contenu que la forme, l’ouvrage laisse présager une magnifique future collection.
Quand on lui demande quels sont les photographes qui l’inspirent pour son propre travail, il évoque Alec Soth, chroniqueur poétique de l’Amérique moderne : « Une des [influences les] plus importantes pour moi, en terme de photographie mais surtout en terme d’attitude par rapport à la photographie c’est Alec Soth, qui alterne des projets ambitieux, au long cours, avec des petites récréations. C’est une attitude très saine. On n’a pas vocation à faire tout le temps des Chapelles Sixtine ! Des fois ça peut être agréable d’être très spontané, [de créer] des choses pour lesquelles on ne réfléchit pas trop entre deux gros projets. »
Il cite également le foisonnement de la scène contemporaine belge et le français Matthieu Gafsou, qui arrive à proposer quelque chose de différent à chaque série, tout en conservant une cohérence globale dans son travail. C’est ce que Léo Delafontaine souhaite pour sa propre carrière : éviter les étiquettes en ne s’enfermant pas dans un style documentaire, cultiver la diversité, se renouveler : « Certains projets prennent très longtemps : j’ai passé 3 ans sur Arktikugol, mes goûts ont changé et je suis à la fois très content de l’avoir fait et très content de pouvoir passer à autre choseCe qui me motive le plus c’est la notion de plaisir, ce qui fonctionne assez mal avec la redondance et la répétition. L’idée est donc de se réinventer à chaque projet, et de faire à chaque fois quelque chose d’un peu différent. »

Le 247, galerie de photographies
Exposition jusqu’au 28 octobre, du mercredi au samedi, 14h-19h
247 rue Marcadet, 75018 Paris
www.le247.fr
www.leodelafontaine.com

Micronations a été publié par Diaphane éditions, 160 pages, 30€. Les tout derniers exemplaires sont disponibles à la galerie.

Alice Fournier