Rencontre avec Wouter Deruytter

Woutter de Ruytter est photographe et propriétaire d’une incroyable collection d’images de la statue du Sphinx de Gizeh en Égypte. Pas moins de quatre mille images constituent son ensemble. Cette année, les Rencontres lui permettent d’en montrer une partie au Musée Départemental Arles Antique. L’artiste a gentiment répondu à nos questions sur cette chimère mythique. Un entretien sur une obsession et une passion arrivées de façon impromptue dans la vie de l’artiste.

Comment avez-vous eu l’idée de photographier le sphinx ?

J’ai déménagé en Égypte parce que mon ami est parti y vivre. Il est devenu chorégraphe de l’opéra-du Caire. Je l’assistais dans la production de ses spectacles de danse. La première production s’appelait « three nights of the sphinx ». L’idée était de mettre une copie de la tête de sphinx grandeur nature sur la scène pour l’opéra. Nous avons contacté le docteur Marmoud Mabrouk qui était en charge de la rénovation du sphinx à cette époque. Après avoir fait fabriquer la tête, nous sommes devenus amis et il m’a demandé de documenter le chantier de rénovation. Personne n’avait été sollicité pour faire ce travail. Pour information, le sphinx a été rénové à plusieurs reprises dans l’antiquité, Les grecs l’ont fait lors de l’occupation romaine, sous Napoléon aussi, cela a été mal fait. Là, cela a été très bien fait et étonnamment, personne n’était là pour le photographier.

Donc, j’ai commencé à faire des photographies pour le docteur Mabrouk.

J’ai commencé à réaliser que je faisais quelque chose de vraiment unique. Alors j’ai ramené un appareil plus professionnel et arrêté de faire de jolies images des sculptures.

Avez-vous fait plusieurs séances de prises de vues ou tout a été fait en une fois ?

J’ai habité deux ans en Égypte. Et après mon départ, j’y suis retourné chaque année jusqu’à la fin du chantier pour documenter l’avancement du projet. Il faut savoir que rénover le sphinx a pris 15 années. C’est énorme. Les ouvriers ont commencé par les pattes puis ils sont remontés jusqu’à la queue pour finir par le corps, toutes les pierres ont été taillées à la main avec des marteaux et des burins.

Parmi les centaines d’images de sphinx présentes dans l’exposition, quatre d’entre-elles sont de vous. Y-a-t-il d’autres expositions ou des livres qui nous permettrait de voir toute la série ?

Non malheureusement, j’espère montrer un peu plus mon travail, c’est l’idée. C’est la première fois que je présente ce projet et ma collection d’images anciennes. Je trouve qu’elles interagissent très bien ensemble.

Quelle symbolique personnelle le sphinx a-t’elle pour vous ?

Pour de nombreuses personnes, c’est une figure mystique. Pour moi, cela représente la naissance de l’Archéologie. Les premières sculptures antiques que l’on veut sauver et rénover. Je pense que c’est enfin restauré de la bonne manière grâce à la technique de l’empilage à sec sur les pierres sans utilisation du ciment.

Mais ce symbole, c’est aussi celui de la masculinité même si le sphinx est plutôt associé à la féminité. C’est pourquoi cela fonctionne par rapport à mon univers et d’autres travaux que j’ai pu faire. Cela à voir avec le pouvoir de la masculinité. Vous devez être là pour ressentir ce que c’est. J’ai dû m’accroupir pour pénétrer à l’intérieur du sphinx et j’ai pu monter à son sommet. C’est une expérience totalement différente de celle que peut vivre un touriste ou de ce que l’on peut voir dans des magazines.

C’était une expérience unique d’avoir accès à ce site, d’avoir toutes les portes ouvertes en pouvant me promener et ramper sur le site. Pendant des siècles, le sphinx était la chose la plus proche d’un dieu c’est pourquoi ils ont creusé ce tunnel qui est pour moi une chambre d’incubation. Les gens avaient le droit de rester une nuit dans le tunnel ce qui est vraiment une manière d’être le plus proche de dieu. C’est vraiment une expérience religieuse quand tu es aussi près.

Que pensez-vous de l’exposition ?

Je suis très content. La commissaire Luce Lebart a trouvé une nouvelle manière de montrer ma collection. J’aime travailler avec des gens et leur donner « carte blanche » pour voir mon travail et ma collection ensemble dans un enrichissement réciproque.

Où est stockée votre collection ?

Ma collection est rangée dans des boîtes, je n’ai pas la place pour les mettre chez moi. J’ai juste 6 tirages au mur. Je vis à New York, nous avons des espaces limités.

En tant que collectionneur, comment sélectionnez-vous les images que vous achetez ?

Au début, je ne choisissais que les images que je trouvais spéciales et belles. Mais après je suis devenu fou et j’achetais tout ce que je pouvais sur le sujet surtout lorsque je tombais sur des impressions plus riches ou de meilleure qualité ou encore avec une signature dessus. Certaines images sont dix ou quinze fois les mêmes mais avec une teinte ou une couleur différente.

Maintenant, j’essaie de constituer un catalogue raisonné des photographies de Sphinx. Il y en a certaines très connues qui sont dans des musées. Donc j’essaie d’en trouver des exemplaires mais si je ne les ai pas, ce n’est pas grave. C’est une collection personnelle. Il n’y a pas besoin de tout avoir. De toute façon, c’est sans fin.

Tant de touristes sont venus voir le sphinx et ont pris des images. Ces photos amateurs ont le plus de valeur pour moi parce qu’elles sont très personnelles et tu ressens cela.  

Pour l’exposition, avez-vous travaillé avec Luce Lebart pour définir la sélection ?

Tout d’abord, Sam Stourdzé (NDLR Le nouveau directeur des Rencontres) est venu à New York et a fait une sélection de ma collection. Sur les 4000 images, il en a choisi 600. Ensuite, j’ai décidé lesquelles valaient la peine d’être sorties. J’en ai fait acheminer 500 par bateau. Au final, il y a entre 160 et 200 tirages dans l’exposition mais la première sélection effectuée par Sam représente vraiment le cœur de ma collection.

Comment Sam Stourdzé a connu votre collection ?

Sa famille habite dans le même bâtiment que le mien. Il connaissait mon travail mais il ne savait rien de mes boîtes secrètes.

Avez-vous des projets similaires à ce travail sur le sphinx ?

Non, je photographie surtout les gens. J’ai photographié des cow-boys, deux personnes vivant comme il y a deux cents ans. Aujourd’hui, c’est la première fois que je me concentre sur des objets mais ce n’est pas que cela, ça parle aussi de toute la mythologie et de l’histoire autour de cela.

 Quelle expositions recommandez-vous aux visiteurs des Rencontres?

Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles 2015.

Exposition « Souvenir du sphinx, comme une petite histoire de la photographie » au Musée départemental de l’Arles Antique jusqu’au 6 septembre.

Commissariat : Luce Lebart.

Pour en savoir plus sur le photographe http://www.wouterderuytter.com/

Entretien traduit de l’anglais.

Photographies de l’exposition : Rémi Lo Duca.