Les Paradis de Paolo Woods et Gabriele Galimberti

Pendant trois ans, un duo de photographes composé de Paolo Woods et Gabriele Galimberti s’est attelé à un projet d’envergure intitulé Les Paradis. Ce titre fait référence aux Paradis fiscaux ou plutôt à ce que le monde de la finance appelle de façon plus officielle et moins controversée : l’optimisation fiscale.

Du Delaware aux îles Caïmans, en passant par la City de Londres, des terrains de golf en Angola jusqu’au sommet des buildings de Panama City, les deux photographes se sont rendus dans douze pays différents sur quatre continents afin de faire état de la réalité sociale, culturelle et géographique d’un phénomène pourtant totalement virtuel. Ce travail au long cours tente de représenter les lieux et acteurs régissant tout un système légal sur lequel s’appuie des centaines de multinationales à la recherche du profit et au détriment de toute moralité. 

Les paradis a été réalisé à la chambre photographique. Un tel choix esthétique se ressent lorsque l’on rencontre ces images. A la virtualité de l’évasion fiscale, à l’imperceptibilité des transactions financières s’opposent la lourdeur d’un dispositif, la composition ardue et précise d’un cadre photographique, des plans d’ensemble généreux foisonnant de détail, affirmant là une stratégie éthique incarnée par la volonté de rendre visible à tout prix d’où le nombre impressionnant d’images présentes dans la série. Qu’est-ce qu’on y voit d’ailleurs? D’un côté, et c’est finalement le plus intéressant, »l’arrière-boutique », cet aspect sérieux et professionnel de l’évasion fiscale, presque palpable par le regardeur, une réalité de bureau, de banques, de buildings, une administration d’ordinateurs, de coffres ou de boîtes postales par centaine.  De l’autre côté, des décors idylliques, des activités de millionnaires privilégiés, des paysages colorés et des mises en scènes étonnantes nous sont montrées avec le même regard distancié. En effet, les dimensions prosaïques et fantasmées du paradis fiscal s’entremêlent et s’incarnent visuellement pour s’enrichir pédagogiquement par la lecture d’une légende très factuelle. On pourrait reprocher le caractère répétitif et illustratif d’un tel travail où l’image s’épuise et ne serait là que pour nous dire « qu’elle montre ce qui est ». C’est pourtant, l’inverse qui se produit, l’image est doublée d’une dimension réflexive, jouant les codes de l’image lisse, parfaite et fantasmée du paradis fiscal pour mieux les interroger. Cette forme de représentation hygiéniste de la réalité montre à quel point l’optimisation fiscale est insaisissable dans sa globalité et n’appartiendra jamais qu’aux sphères opaques de la finance. Woods et Galimberti nous font comprendre qu’ils peuvent soit visuellement rester à la surface d’un tel phénomène soit l’aborder morceaux par morceaux en arrivant à en saisir la portée, c’est déjà pas mal. Que nous reste-t’il? Le catalogue de ce projet mastodonte où articles et textes informatifs variés rendent compte de l’ampleur du phénomène et ayant nécessité des recherches foisonnantes et des rencontres nombreuses avec journalistes et économistes.

L’exposition des Rencontres débute par une salle rappelant le scandale de l’affaire « LuxLeaks », faisant état de régimes d’impositions alambiqués de 340 multinationales (Coca-Cola, Heinz, Ikea, Amazon, BNP Paribas parmi tant d’autres) au Luxembourg. Il est le fait d’une personne, un lanceur d’alerte qui a pris le risque de divulguer un certain nombre de documents à la presse. Ce scandale fait désormais l’objet d’une enquête au sein de l’Union Européenne. Cependant, la seule personne mise en examen n’est autre que ce lanceur d’alerte. Cette triste histoire nous révèle à quel point il est difficile de changer les règles de ce système dont nous faisons tous partie bien qu’il soit toujours possible de tenter de le faire.

Gabriele Galimberti a accepté de répondre à quelques questions pour Vue Du Gras.

 

VDG : Quelle est la genèse du projet ?

Gabriele Galimberti : Il y a trois ans, Paolo vivait à Haïti dans les Caraïbes qui est l’un des pays les plus pauvres au monde. Je lui ai rendu visite. C’était trois semaines après avoir reçu ma feuille d’imposition en Italie, elle était très élevée et j’étais en train de me plaindre à propos de ça avec Paolo. Je lui disais en blaguant qu’il suffirait d’aller dans un paradis fiscal pour ne plus avoir à en payer. C’est là que nous avons réalisé qu’a seulement une heure d’Haïti, il y a les îles Caïmans qui constituent l’un des pays les plus riches de cette partie du monde. Donc, nous avons voulu comprendre comment dans cette zone géographique, il était possible de trouver à la fois le pays le plus riche et son strict opposé.

Nous sommes allés aux îles caïmans pour voir ce qu’il s’y passe, en quoi elles sont complètement différentes d’Haïti malgré leur proximité géographique. Une fois sur place, nous avons réalisé qu’il n’y avait rien à photographier, c’était juste un endroit ennuyeux peuplé par trente mille personnes. Il n’y aucun indice te laissant penser qu’il s’agit d’un endroit très riche. Tu ne vois pas l’argent. Nous étions extrêmement curieux à propos de cet état de fait et nous voulions en savoir plus.

VDG : C’est une question importante en tant que photographe de se demander comment photographier des mouvements de capitaux qui est un phénomène dématérialisé. Comment l’avez-vous résolue ?

GG : La plupart des choses qui se passent dans ces endroits sont cachées. Oui, c’est virtuel, on ne voit rien. L’argent ne va pas aux îles Caïmans ; elle reste à New York ou à la City de Londres. Les caraïbes sont des endroits où ces entreprises reçoivent, des emails, de la documentation mais c’est tout. Nous étions très excités à l’idée de relever le défi de trouver un moyen de photographier quelque chose qui n’est pas facile à suivre. Mais avant cela, nous avons fait beaucoup de recherches, voilà pourquoi ce projet nous a pris trois années. 80% du temps a été consacré aux recherches. Les 20% restants aux prises de vues. Bien sûr, cela a été très difficile d’avoir accès à ces endroits cachés. Je dirais que nous sommes entrés en contact avec à peu près cinq cents personnes dans le but de les photographier et seulement une cinquantaine a accepté de le faire. La plupart ne voulaient pas faire partie de ce projet.

VDG : L’exposition s’intitule The Heavens (NDLR : Les Paradis), il s’agit d’une société que vous avez créée avec Paolo Woods, est-ce que cela fait partie intégrante du projet photographique ?

GG : Oui, nous avons décidé de créer notre propre société dans un de ces paradis fiscaux et de l’inclure à notre projet afin de montrer aux gens à quel point il est facile d’aller dans ces endroits et de le faire. Nous y sommes allés un matin et cela s’est fait en trente minutes seulement. Cela se résume à aller au bureau, remplir les papiers, payer une taxe de 700 dollars et c’est tout. Donc nous avons créé une société censée s’occuper de la gestion de données où nos noms n’apparaissent pas sur le contrat. Et il n’y a pas de capital de départ. Avec cette société, nous pourrions produire n’importe quel type de service. L’idée était d’obtenir le rapport annuel de notre société. Le nom de notre livre est d’ailleurs intitulé comme tel. Il explique comment notre société est capable de ne pas être taxée, comment fonctionne ce système pourtant parfaitement légal.

VDG : C’est assez marrant de créer un décor dans l’exposition avec canapé, table de conférence, machine à café pour matérialiser l’existence de la société ?

GG : Je n’utiliserai pas le terme de marrant mais c’est plutôt une démarche ironique. Nous voulions utiliser le même type de code que ces entreprises utilisent pour communiquer et se présenter. D’ailleurs, le travail photographique fonctionne de la même manière. La plupart des images que nous avons réalisées ressemblent à des publicités plus qu’à un reportage. C’est quelque chose que nous voulions dès le début comme langage photographique. Le statut de l’image est ambigu, cela crée un travail à faire avec la légende qui n’est pas une simple explication de ce que l’on voit. Le spectateur fait l’aller et retour entre texte et image permettant d’ouvrir l’espace et de favoriser une autre signification.

VDG : Y-a-t-il une exposition des rencontres que vous recommanderiez en particulier ?

GG : Pour être honnête, je n’ai pas encore eu le temps de voir d’exposition. C’est pourquoi je vais rester une semaine supplémentaire. Je serai curieux de voir Stephen Shore, la collection de photographies japonaises (NDLR : Another language : huit photographes japonais, commissaire : Simon Baker). L’exposition Congo de Paolo Pellegrin et d’Alex Majoli a attiré mon attention parce qu’il s’agit aussi d’un duo de photographes italiens comme moi et Paolo. C’est marrant que dans ce festival, il y ait un autre binôme italien.

 

Propos recueillis par Emilie Groleau et Alice Fournier

Photographies de Rémi Lo Duca

EXPOSITION Les Paradis, Rapport Annuel
Paolo Woods et Gabriele Galimberti
Dans le cadre des Rencontres d’Arles
Du 6 juillet au 20 septembre 2015
Palais de l’Archevêché
http://www.rencontres-arles.com

LIVRE Les Paradis
Paolo Woods & Gabriele Galimberti, Delpire, 2015
224 pages
ISBN : 978-2-85107-275-7
49€
The Heavens
Dewi Lewis, 2015
http://www.paolowoods.net
http://www.gabrielegalimberti.com