I was here/Tourisme de la désolation, retour sur l’exposition d’Ambroise Tézenas

Des catastrophes naturelles ont touché de nombreux pays à travers le monde dénombrant des victimes par milliers. Des évènements tragiques, des génocides frappant des populations précises ont eu lieu lors du dernier siècle. La plupart de ces évènements sont connus de tous aujourd’hui et ont montré à quel point l’être humain était capable de subir mais aussi de commettre l’intolérable.

Au fil du temps, certaines blessures ont commencé à se refermer donnant la possibilité aux historiens d’amorcer un travail sur ce qui s’était passé. Ce recul nécessaire a permis de faire la lumière sur des situations extrêmes dont beaucoup d’entre-nous n’avait pas véritablement conscience. Bien souvent, ces territoires, véritables fractures de l’âme humaine, marqués par la souffrance et la mort se sont transformés, après des décennies, en lieu de commémoration. Cette métamorphose fonctionnelle leur permet de devenir des espaces du souvenir, de nous faire comprendre ce qui a pu arriver à tant de personnes. Parfois plus que cela, en se rendant sur ces lieux, le visiteur se connecte intimement au lieu en éprouvant lui-même sa tristesse, sa fragilité et sa mortalité.

Cette nouvelle affectation du lieu a engendré l’émergence d’une forme de tourisme permettant d’acheminer plus facilement des visiteurs désireux de voir de leurs propres yeux ce qu’il reste, et tenter de prendre conscience de l’ampleur de ces atrocités. Le tourisme « noir », comme il est nommé aujourd’hui, connait des dérives. Le visiteur transmué en véritable voyeur serait à la recherche du frisson. De la même manière, plus le temps passe, plus les blessures se referment allant jusqu’à les faire disparaître complètement. Oui, le temps guette l’oubli laissant la place à l’indifférence, à l’amusement amenant nombres de visiteurs à désormais envisager ces lieux comme n’importe quel décor de parc, comme n’importe quel autre nom à cocher sur une liste d’endroits à faire en vacances, sans reconnaissance du contexte historique, ou pire, sans besoin de se sentir concerné. Il en est de même pour les « tour-opérateurs », ces agences de voyages organisant les visites, plus enclin à gagner de l’argent plutôt qu’à honorer la mémoire des victimes.

Cette fascination pour le macabre, ce dévoiement du regard voire cette mise en scène du lieu presque appréhendée comme un divertissement lugubre ou dystopique forment le type de questionnements moraux sur lesquels s’est penché le photographe Ambroise Tézenas. Jusqu’où peut-on aller pour maintenir la mémoire d’un lieu de façon suffisamment tenace et vivante ? Quel rôle éthique la Photographie joue-t’elle aujourd’hui?

« Tourisme de la désolation », réalisé pendant six ans, est un projet insistant sur le besoin de comprendre mais aussi de questionner les limites morales du phénomène. En effet, Tézenas a avant tout cherché à trouver la distance, celle qui estime la plus juste pour montrer une douzaine de sites à travers le monde et notamment questionner nos rapports à ces lieux de souffrance. L’exhaustivité des lieux choisis démontre une propension universelle au besoin de garder traces et mémoire de ces évènements marquants. Nous sommes transportés au camp d’extermination d’Auschwitz, dans les ruines de la ville d’Oradour-sur-Glane en France, au Rwanda au cœur du génocide des Hutus sur les Tutsis, à Pripiat près de l’ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl, dans les ruines du séisme dans la province du Wenshuan en Chine, dans une prison lituanienne particulièrement active à l’époque communiste, ou encore sur le lieu de le l’assassinat de J.F. Kennedy à Dallas.

Si l’évènement est bien passé, lointain, il y a souvent beaucoup à voir sur ces sites, certaines choses sont restées en l’état, d’autres aménagées et scénographiées pour faciliter la visite, permettent plus de compréhension et de visibilité.

Le travail réalisé par Ambroise Tézenas est saisissant dans le sens où le photographe a suivi le même parcours spatial et visuel que n’importe quel visiteur. Pourtant, sa manière de s’approprier ces lieux les décolle du réel. Parce que Tézenas a décidé de réaliser ce projet à la chambre photographique. Ainsi, le regard qu’il porte est volontairement distancié, plus posé, tant il permet d’extraire de ces lieux autre chose que des preuves matérielles attestant de la vérité de l’évènement. Le résultat, parfois peu éloigné d’une image qui aurait pu être prise par un visiteur du site, nous permet de prendre la pleine mesure de cette mise à distance du réel et de ses enjeux mémoriels. Les cadrages sont souvent frontaux, sans action précise et les visiteurs y sont parfois présents en pleine déambulation. Surtout, la légende associée à chaque photographie dépasse son simple caractère informatif et illustratif. Bien souvent, ce sont des phrases, des expressions humoristiques issues de plaquettes données au touriste, ou des consignes trouvables sur internet. Il nous est rappelé qu’il est possible de photographier l’école effondrée, suite au tremblement de terre dans la Wenshuan en Chine, sous laquelle des enfants sont encore ensevelis ; il nous est précisé que la nourriture que l’on mange dans la ville de Pripiat à côté de la centrale de Tchernobyl, n’est pas contaminée car acheminée sur place.

On sort de cette exposition non pas convaincu qu’il ne faut plus se rendre sur ces lieux mais plutôt en se demandant pourquoi et dans quelles conditions nous serions amener à le faire. Nous autres, humains et acteurs du présent devons faire nôtre ce comportement éthique afin d’honorer les victimes plus que jamais.

Emilie Groleau.

Ambroise Tézenas nous parle d’une de ses photographies

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Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles 2015.

Exposition I was Here/Tourisme de la désolation, d’Ambroise Tézenas à la Grande Halle jusqu’au 6 septembre.

Une publication de cette série est parue chez Actes Sud.

http://www.ambroisetezenas.com/serie/i-was-here

Photographies de l’article : Sylvie Chan-Liat