Charlie Jouvet, « Dire après Phnom Penh »

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Charlie Jouvet est photographe, diplômé de l’ENSP en 1997. Il travaille sur des projets photographiques personnels qui l’ont menés à Arles cette année, pour présenter son livre « Dire après Phnom Penh », sur lequel il a commencé à travailler il y a environ trois ans. 

Peux-tu me dire quel était le point de départ de ce projet sur Phnom Penh ?

C. J : En 2011, Christian Caujolle m’a invité à venir présenter l’un de mes précédents travaux (NDLR : Geheimnisträger) dans le cadre du festival Photo Phnom Penh. Je n’avais pas d’attaches, ni de connaissances particulières à propos de ce pays avant d’y aller. Il s’est trouvé qu’effectivement le caractère très dépaysant de l’Asie en général et du Cambodge en particulier a rendu les choses intéressantes et propices à la découverte, à la curiosité.

On connait — surtout quand on est français — le lien assez fort qui a existé entre les deux pays, le Cambodge ayant été un protectorat. Du fait de cette proximité, l’histoire qui a suivi cette période — plus particulièrement les années 70 — est elle aussi connue dans notre pays. Cela m’a intéressé. J’ai essayé d’en retrouver un peu les traces et d’en apprendre plus. De manière générale, en ce qui concerne mes différents sujets photographiques, j’ai tendance à me laisser porter un peu par les occasions et les choses qui se présentent à moi. Je sentais donc, lors de ce voyage, que cela pouvait être un sujet intéressant sans que j’aie encore trouvé une manière de m’y consacrer.

C’est un peu plus tard, en lisant le livre de Rithy Panh et Christophe Bataille «L’élimination», que j’ai été frappé par un passage où les auteurs évoquent le fait que Phnom Penh soit resté vide de ses habitants pendant presque quatre ans (entre avril 1975 et janvier 1979). L’image de cette ville — dont j’avais une expérience absolument chaotique — complètement vide et fantomatique m’a tout de suite frappée l’esprit. J’avais connaissance de ce fait historique ; les khmers rouges arrivant à Phnom Penh, prétextent des bombardements américains imminents pour intimer l’ordre à la population de quitter la ville ; mais je n’avais bizarrement pas réalisé la conséquence matérielle de cet événement.

J’avais un peu du mal à y croire moi-même alors j’ai cherché de la documentation. Et c’est en regardant les quelques images que l’on peut trouver que j’ai eu envie, un peu comme je l’ai déjà fait dans mes travaux précédents, d’essayer de faire se confronter plusieurs époques. J’ai voulu montrer la ville de Phnom Penh telle que je la connaissais — aussi contemporaines que possible, avec tous les véhicules, l’encombrement des rues, les publicités omniprésentes — mais vidée de ses habitants. Je voulais que nous puissions percevoir ce que les gens de cette époque avaient ressentis et savoir quel effet pourrait produire sur nous ces images.

Comment as-tu choisi la forme du livre pour accueillir tes images ?

C. J : Il se trouve que je maîtrise les outils techniques qui me permettent de réfléchir dans cette forme-là. C’est donc une chose qui me vient assez naturellement. J’aurai pu travailler en pensant à ce que pourrait être l’exposition de ce projet, mais l’envisager, la visualiser, la concevoir, demanderait des moyens qui sont difficiles à mettre en œuvre dans l’espace d’un petit appartement, alors que le livre est quelque chose de beaucoup plus matériel et « ramassé ». Il est un objet facile à appréhender à l’échelle d’une personne et grâce auquel il y a cette idée de séquence, qui à mon sens constitue l’architecture d’un travail. Et avec les outils contemporains de publications à la demande, cela me permet de faire des essais, de voir ce qui marche ou non, et d’avancer comme ça à l’échelle de ma petite personne, pour des coûts économiques maitrisables. C’est pour moi une forme de réflexion, en mouvement, que je peux mettre en œuvre à mon rythme.

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Pour ton projet, cela se prête bien à cette accumulation d’images que tu donnes à voir.

C. J : Oui, la forme livresque est très appropriée à cette accumulation. En plus de cela, un livre — une fois abouti dans une forme qui convient — est un objet tout de suite montrable et partageable avec d’autres. Cela a pour moi un gros intérêt. Je peux le mettre dans mon sac, me balader, et le présenter aux gens que je rencontre. Ils sont ainsi confrontés à un objet qui à mes yeux est signifiant et cohérent. Ils peuvent réagir et me dire ce qu’ils en pensent.

Peux-tu dire également quelques mots sur la manière dont tu as articulé un récit plus personnel, sous la forme d’un livret inclus dans le livre, avec l’aspect historique que tu as décrit précédemment ?

C. J : Effectivement les images du livre s’articulent avec un texte qui a un ton — une énergie — quelque peu différente de celle des images. Celles-ci sont arrivées les premières et le texte est quant à lui venu de manière complètement séparée. Et puis travaillant parallèlement à ces deux choses, je me suis doucement rendue compte qu’elles résonnaient bien l’une avec l’autre. J’ai rassemblé et arrangé les bribes de texte que j’avais pour aboutir à la forme qu’on trouve aujourd’hui dans le livre. Il est absolument central dans le travail.

Au début je ne savais pas trop quoi penser de cette différence d’énergie. Le texte est plus intime, plus violent, plus sentimental que les images qui ont un aspect un peu plus clinique, neutre et distancié. Mais après l’avoir lu, sa neutralité contient en la cachant une sorte de violence intime. Le temps passant, je trouve ce contraste intéressant, dans le sens où ça permet de souligner le fait que derrière une apparence un peu froide, la réalité peut être beaucoup plus chargée et trouble qu’il n’y parait. En fait, il me semble que les choses sont toujours ainsi, plus complexes et profondes que ce dont elles ont l’air.

Et cela m’intéressait aussi d’avoir comme pendant à une histoire plus partagée, plus officielle,  cette histoire plus personnelle de quelqu’un qui a perdu un être cher. L’histoire racontée dans le texte est très banale et évidemment tout à fait fictionnelle et métaphorique par rapport à la réalité historique cambodgienne, mais je pense qu’elle résonne avec des milliers, voire des millions d’histoires intimes qui ont traversé les vies des cambodgiens pendant cette période. Toute la société est partie en éclats, a été disloquée, toutes les familles ont été séparées, tout est parti en miettes dans l’espace de ces quatre ans. Et d’une certaine manière je pense que cette société n’est pas encore reconstruite aujourd’hui.

J’ai travaillé aussi les images par leur luminosité pour essayer de les emmener dans un univers un peu plus métaphorique. Je voulais qu’elles restent réalistes et descriptives de notre monde contemporain mais aussi qu’elles soient un peu hors de cette réalité, comme la vision altérée et interprétée d’un individu laissé seul.

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Et par rapport à ta présence ici à Arles, est ce que tu as eu des retours sur ton travail ?

C. J : Le livre fait partie de la liste des trente nominés pour la première édition du Dummy Book Award qui a eu lieu cette année. Malheureusement il n’a pas remporté le prix mais j’ai pris déjà cela comme une grande chance et un signe d’encouragement. Ce travail est assez ténu et demande une disponibilité importante du lecteur. Je suis heureux qu’il ait tout de même été distingué.

C’est donc une belle occasion de venir à Arles cette année. Je montre le livre un peu au gré de mes rencontres et je suis aussi venu pour rencontrer et discuter avec un éditeur qui veut peut-être publier ce travail. Nous discutons et le temps nous dira.

Propos recueillis par Lydie Essayan le 10 juillet 2015 à Arles.